L'art de la joie - Goliarda Sapienza
Par Les Invités le mercredi 15 mars 2006, 08h02 - Littérature européenne - Lien permanent
Modesta, l'héroïne, est une sorte de Lady Chatterley égarée dans la Sicile des vendettas et des vents sauvages. C'est là qu'elle naît, le 1er janvier 1900, avec la misère pour seul bagage. (...)
Mais elle a le feu au ventre et elle affrontera les tourmentes du siècle en restant une femme étonnamment libre, souvent libertaire, et parfois délicieusement libertine. On la voit grandir, échapper à sa famille et au couvent, puis devenir princesse après avoir épousé un débile mental qui est également un richissime héritier de l'aristocratie sicilienne. Cette fulgurante ascension ne l'empêchera pas, toute sa vie, de culbuter les tabous et les convenances, de multiplier les amours - avec les hommes et les femmes - et d'imposer à son entourage l'image d'une rebelle qui ne revendique rien d'autre que le droit au bonheur.
L'Art de la joie est incontestablement le livre de l'année 2005.
Le bouche à oreille l'aura propulsé parmi les meilleures ventes et la multitude anonyme ne s'est pas trompée.
Dès les premières pages l'on comprend que ce livre n'est pas ordinaire.
On est dérouté, presque inquiet. Il est vrai que "L'art de la joie" bouscule.
Une enfant qui n'a rien d'innocent, une princesse qui vient du ruisseau, une femme qui vit comme un homme, une riche noble communiste: le personnage de ce roman choque l'époque et n'en a cure! Car Modesta, de l'enfant déterminé à la femme résolue, n'aura de cesse de se libérer des carcans habituels. Liberté sexuelle, indépendance morale, financière, idéologique: elle veut maîtriser son destin et y sacrifiera tout.
Née avec le siècle, elle prendra part à l'histoire avec la même soif de justice. Alors qu'elle s'émancipe de tous, l'homme, lui, réinventera son destin. Et à travers Modesta et sa lutte contre Mussolini et Hitler, contre le patriarcat et le machisme, c'est l'histoire du siècle qui nous est conté.
Une bien grande dame pour un bien grand livre!
Par Osélire
Dès son plus jeune âge, Modesta a une idée très précise de ce qu'elle veut, ou plus exactement de ce qu'elle ne veut pas : elle refuse le destin que la vie et les traditions ont tracé pour elle. Issue d'une pauvre famille de paysans, elle ne peut se contenter d'une vie au couvent ou même d'une place de servante dans une famille noble. Elle veut faire partie de la dite-famille, même s'il faut pour cela épouser le fils trisomique.
Mais l'ascension sociale n'est pour elle qu'un moyen d'assouvir ses désirs. À ce titre, "l'art de la joie" me paraît mal refléter le contenu de ce roman. L'art de la liberté me semblent plus fidèle aux propos de cette oeuvre.
Modesta, née avec le siècle, va combattre pendant soixante ans, les traditions, préjugés et condamnations faites aux femmes de son temps. Dans sa ville de Catane, en Scicile, elle construit un univers où le désir est le maître-mot. Même si cela doit se faire parfois au détriment des membres de sa famille.
À travers de longs dialogues, Goliarda Sapienza retrace le parcours de cette femme atypique, moderne avant l'heure. Ce roman, qui a été censuré en Italie de 1976 à 1996, est une oeuvre féministe et libertaire.
Comme je l'ai déjà signalé, la vie de Modesta ne m'a pas semblé si heureuse. J'ai même trouvé que Modesta était à l'occasion un monstre d'orgueil et d'égoïsme. Mais ce roman, en plus d'un témoignage historique, a le mérite de pousser plus loin la réflexion et d'entrevoir toutes les nuances de gris que revêt l'existence.
Par Laurence
Extrait :
« Et voyez, me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux. Il n'y a pas d'arbres ni de maisons autour, il n'y a que la sueur due à l'effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m'enfonce dans la boue jusqu'aux cheville mais je dois tirer, je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire. Laissons ce premier souvenir tel qu'il est : ça ne me convient pas de faire des suppositions ou d'inventer. Je veux vous dire ce qui a été sans rien altérer.
Donc, je traînais ce bout de bois ; et après l'avoir caché ou abandonné, j'entrai dans le grand trou du mur, que ne fermait qu'un voile noir couvert de mouches. Je me trouve à présent dans l'obscurité de la chambre où l'on dormait, où l'on mangeait pain et olives, pain et oignon. On ne cuisinait que le dimanche. Ma mère, les yeux dilatés par le silence, coud dans un coin.
Elle ne parle jamais, ma mère. Ou elle hurle, ou elle se tait. Ses cheveux de lourd voile noir sont couverts de mouches. Ma soeur assise par terre la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse. Toute la vie, du moins ce que dura leur vie, elle la suivit toujours en la fixant de cette façon. Et si ma mère - chose rare - sortait, il fallait l'enfermer dans les cabinets, parce qu'elle refusait de se détacher d'elle. Et dans ces cabinets elle hurlait, elle s'arrachait les cheveux, elle se tapait la tête contre les murs jusqu'à ce qu'elle, ma mère, revienne, la prenne dans ses bras et la caresse sans rien dire.
Pendant des années je l'avais entendue hurler ainsi sans y faire attention, jusqu'au jour où, fatiguée de traîner ce bois, m'étant jetée par terre, je ressentis à l'entendre crier comme une douceur dans tout le corps. Douceur qui bientôt se transforma en frissons de plaisir, si bien que peu à peu, tous les jours je commençai à espérer que ma mère sorte pour pouvoir écouter l'oreille à la porte des cabinets, et jouir de ces hurlements. Quand ça arrivait, je fermais les yeux et j'imaginais qu'elle se déchirait la chair, qu'elle se blessait. Et ce fut ainsi qu'en suivant mes mains poussées par les hurlements je découvris, en me touchant là d'où sort le pipi, que l'on éprouvait ainsi une jouissance plus grande qu'en mangeant le pain frais, les fruits. Ma mère disait que ma soeur Tina, "La croix que Dieu nous a justement envoyée à cause de la méchanceté de ton père", avait vingt ans ; mais elle était grande comme moi, et si grosse qu'on aurait dit, si on avait pu lui enlever la tête, la malle toujours fermée de mon grand-père : "Un damné, plus encore que son fils...", qui avait été marin. Quel métier c était que celui de marin, je n'arrivais pas à le comprendre. Tuzzu disait que c'étaient des gens qui vivaient sur les bateaux et allaient sur la mer ... mais qu'est-ce que c'était que la mer ? »

Éditions Viviane Hamy - 636 pages


Commentaires
Bienvenue dans l'équipe ma chère Osélire !

Dans quelques mois, j'ajouterai sûrement quelques mots à ta critique pour dire ce que j'en ai pensé puisque ce roman est déjà sur mes étagères. En tout cas, ta critique a confirmé mon envie de découvrir ce roman.
Et voilà, lu et critiqué !
Itou pour moi. Merci.
pour cet été à l'ombre d'un olivier, à l'heure de la sieste: ce sera parfait
sieste ? Qui a parlé de sieste ? veuxxx faire la sieste moi aussi !!!

Me tente bien ce bouquin (argh comme beaucoup trop ....) mais pas pour tout de suite
Moi, ce livre je le manipule tous les jours et malgré tout, je n'ai pas envie de le lire. Et ta vos critiques ne font pas tomber ma barrière de réticences. Mais, j'avais le même problème avec Anna Gavalda, et finalement j'ai adoré.
Tout au long de cette lecture, ce titre:" L'art de la joie", m'a déroutée. Je ne voyais pas de rapport entre ce titre et les trois ou quatre morts qui jonchaient la route de cette femme avant ses vingt ans!! J'opterais pour "L'art de la jouissance " jouissances de toutes sortes: exploration de son corps, découverte du corps féminin et masculin et multiplication des expériences. J'ai été déçue du peu de place que l'auteur fait à la période très intéressante de ce demi-siècle: pas assez élaboré à mon sens.
Louise
Je vois, Louise, que nous faisons le même constat. Effectivement, le titre est pour le moins déconcertant.
Par contre, pour le traitement du demi-siècle, je ne pense pas que la volonté de l'auteur était d'en faire une étude détaillée, mais plus de suivre le parcours d'une femme, isolée géographiquement de ces bouleversements. La déception vient peut-être du fait que la 4ème de couverture qui annonce quelque chose qui n'est pas (un témoignage historique).
Le ton et le style me fait penser à la Comtesse de Ségur
Malotru : peut-être... Je ne connais pas suffisamment l'œuvre de la Comtesse pour pouvoir saisir la parenté.
Une oeuvre fantastique qui ne devrait laisser personne indifférent, je ne vois pas en quoi le titre est déconcertant, le mot joie englobe jouissance et a une dimension autrement plus importante et vaste me semble-t-il.
J'ai beaucoup aimé ce livre qui propose avec son héroïne une incarnation très interessante d'une émanciation féminine rêvée.
Je suis en plein dedans, au milieu à peu près. Il m' a fallu plusieurs pages avant d' accrocher mais maintenant j'apprécie beaucoup. Contrairement à toute attente Modesta me devient de plus en plus sympathique ! Genre de bouquin toujours intéressant à lire parce qu'il se situe dans un cadre historique et on apprend plein de choses sur le vécu des gens de l'époque sans devoir se pencher sur d'ardus livres d'histoire toujours rébarbatifs pour le commun des mortels dont nous sommes nombreux à faire partie. Je réserve ma critique définitive pour la minute qui suivra la dernière page...
Bonjour Lilirush et bienvenue ici. Je vois que tu es déjà allée flâner sur un certain nombre de pages, et je te remercie de tes commentaires.
Pour l'Art de la joie, nous attendons avec impatience tes impressions définitives et espérons que tu repasseras par là pour nous les communiquer.
Voilà, je l'ai terminé cet "art de la joie". Je dois avouer que je l'avais momentanément abandonné pour lire un autre bouquin (c'est rare que cela m' arrive)sur je ne ferai pas de commentaires étant donné que je ne l'ai pas vu sur le site. j' irai cependant revérifier.
Bon revenons à Modesta.... que dire ? Héroïne avec un charisme étonnant, à tel point qu'une personne ainsi me semble bien improbable. Personnage d' ailleurs bourré de contradictions, mais finalement ne sommes-nous pas tous dans le cas.
C'est un bouquin que je n'oublierai pas c'est indéniable même si j'ai trouvé certaines longueurs et parfois des situations un peu tirées par les cheveux.
Mamathilde: je te préviens, ce n' est pas DU TOUT, mais alors pas DU TOUT le même style que Gavalda mais si tu le possèdes cela vaut la peine d' entrer dedans et ne t'arrête pas trop vite parce que personnellement j' ai trouvé le début un peu déconcertant.
Bonjour Lilirush,
Et je suis d'accord avec toi, Anna Gavalda et Goliarda Sapienza n'ont strictement rien à voir. 
c'est toujours un plaisir quand je te lis en ce lieu et je te remercie d'être revenue partager tes impressions avec nous. La confrontation des avis est toujours passionnante.
Bonjour,
Je viens de finir l’art de la joie. On peut dire que ca a été laborieux pour moi de le finir (+ de 3 mois).
Le personnage de Modesta est bien travaille bien que parfois peu vraisemblable.
Je crois être un des seuls bonshommes a avoir pris le temps de finir ce livre écrit pour les petites filles et les étudiantes en quête d’émancipation.
Petite précision : je ne suis pas machiste DU TOUT.
Jouer a L’iconoclaste en cassant tout est un exercice qui apporte des succès aussi faciles qu’éphémères. Le film D’Almodovar « La mala educacion » est dans le même esprit.
En revanche on ne perd pas son temps a lire ce livre ne serait-ce que pour les références historiques –un peu d’histoire italienne ne fait jamais de mal-.
C’est un cadeau de mon ex pour mon départ en Australie. Je suis reste deux ans avec elle en me demandant ce qui me fascinait chez elle : sa bisexualité ? ses histoires bancales et invraisemblables ? sa manie d’adapter ce qu’elle voyait dans les films a sa vraie vie ? Toujours est-il que ce livre trainait dans sa bibliothèque sans que je prenne le temps de l’ouvrir… Et j’aurais du : Ma belle avait simplement plagie ce roman en se créant un personnage a mi chemin entre Joyce –pour le cote vestimentaire- et Modesta –pour la jouissance quotidienne-. Elle touchait une bourse de recherche et tout comme Modesta n’avait pas besoin de travailler.
Bref, j’aurais insiste un peu moins longtemps si je l avais lu plus tôt.
Ce livre vaut le coup d être lu pour 3 raisons :
• Les références historiques
• Un bon mode d’emploi pour épuiser un bonhomme si vous êtes une minette.
• Un bon remède si vous rencontrer une fille qui vous fait perdre la boule.
Bonne lecture…
Desole pour les fautes d'orthographe... L'emotion sans doute : )
Merci Mexphil pour ce témoignage
(et pas de souci pour les fautes de frappe)
bonjour à tous,
lire l'art de la joie a été laborieux pour moi aussi (2 mois !)
je suis assez surprise de vos critiques...
étant sicilienne d'originne, j'aimerai attirer votre attention sur le fait d'inventer
un personnage aussi subversif que Modesta sur une île de carcans.
féministe, libertaire, je suis d'accord, témoignage historique, en aucun cas !
ce ne sont que des clins d'oeil. il s'agit réellement du parcours d'une femme à la recherche du bonheur
qui écrase tout sur son passage, d^'où son ambiguité et même son ambivalence.
n'est-elle pas humaine après tout ??
Je n'en suis qu'à la moitié mais j'irai jusqu'au bout malgré mon exaspération, en effet pour le moment je n'ai aucune admiration pour Modesta qui m'horripile à ne justement jamais savoir ce qu'elle veut, à coucher avec tous les hommes alentour tout en minaudant qu'elle en aime un autre, jouant avec leurs sentiments pour elle car bien sûr ils la trouvent tous si belle (encore que nous on ne peut pas savoir l'auteur ne la décrivant presque pas). De plus je suis étonnée des remerciement de l'éditeur pour sa traductrice alors que je trouve certains dialogues abominablement mal écrits (est-ce exprès ?). bref j'aimerai aimer ce gros pavé, car j'adore les romans-fleuves, mais je dois dire que je rame, je rame, et espère que la seconde moitié va m'enlever et m'enthousiamer.....
J'ai mis juste une semaine à le lire. C'est un rebooster de libido il faut dire, érotique donc ...même si j'ai trouvé Modesta très contradictoire dans ses relations.....