Nueva Königsberg - Paul Vacca
Par Joël le lundi 10 août 2009, 07h20 - Littérature française - Lien permanent
À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des habitants de Königsberg (actuelle Kaliningrad) fuyant l'invasion soviétique se réfugient au Paraguay et y fondent Nueva Königsberg. Ils sont adeptes de la philosophie d'Emmanuel Kant, leur illustre concitoyen. Tous les aspects de leur vie sont accordés à la manière dont vivait Kant. Tous ? Presque ! Si les habitants de Nueva Königsberg n'ont eu aucun mal à meubler leur maison ou à s'habiller à la façon du maître, ils n'ont pas trouvé dans ses écrits de réponse à propos de la chose... En attendant, ils s'abstiennent, mais une solution doit être trouvée, sans quoi la communauté pourrait s'éteindre, faute de descendants. Le philosophe français Jean-Baptiste Botul est convoqué et il se voit confier la mission d'y trouver une solution. Sa réflexion s'exprimera au cours de huit causeries. Il est accompagné de Sébastien, un jeune zazou passionné de cinéma, qui est intrigué par les curieuses manières de ses hôtes. Parviendra-t-il à comprendre Sofia, la maîtresse d'école ?
Ce roman semble avant tout à considérer comme un divertissement, amusant
et drôle. Plusieurs ingrédients y concourrent. Le principal est la
philosophie de Kant. Sans elle, il n'y aurait pas eu de roman. Le lecteur
ayant quelque souvenir de ses cours de philosophie verra reparaître
quelques éléments de la philosophie morale de Kant, comme Agis selon la
maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle
(on
comprend la difficulté qu'il y a à édicter une règle universelle concernant
le problème soumis ci-dessus à Botul), ou encore la notion de
noumène
, la chose en soi
, inaccessible aux sens. Ces
références et allusions sont souvent faites avec humour. La notion de
synthèse donne ainsi lieu à un comique de répétition avec la construction
de mots-chimères comme laivin, la boisson officielle de Nueva
Königsberg : une synthèse entre le lait et le vin.
Quelqu'agrément trouve aussi sa source dans la passion de Sébastien Marot pour le cinéma. Une des premières choses qu'il lui vient à l'idée de faire quand il arrive à Nueva Königsberg est de rédiger des scénarios de saynètes dans le genre de la slapstick comedy (Laurel et Hardy, Charlot, etc.). Les références aux films et à la technique cinématographique sont présentes tout au long du roman, et elles sont toujours écrites de manière légère et distrayante pour le lecteur.
En résumé, dans ce roman, tout est prétexte à faire des plaisanteries. À
commencer par le sujet-même du roman !
Pour ceux qui l'ignorerait,
Jean-Baptiste Botul est une invention née de l'esprit farceur de Frédéric
Pagès, agrégé de philosophie et ancien journaliste au Canard Enchaîné. Pour
que son canular puisse fonctionner, il a donné à son personnage une
biographie nébuleuse : ainsi, si l'on ne disposerait aujourd'hui d'aucun
écrit de Monsieur Botul, c'est que ce dernier aurait été un fervent
partisan de la tradition orale (très commode, vous avouerez, pour justifier
l'inexistence des travaux du dit philosophe). Afin que le mythe s'étoffe,
Frédéric Pagès a poussé la malice jusqu'à créer une association dédiée au
philosophe fictif. Association qui a retrouvé, par le plus grand des
hasards (mais le hasard, quand il est aidé, fait souvent bien les choses
;)) des enregistrements des allocutions de Jean-Baptiste Botul, publiée
aujourd'hui aux Éditions des Mille et une nuits. Métaphysique du
mou, Nietzsche ou le démon de midi, Landru, Précurseur du
Féminisme : la correspondance inédite ou encore La vie sexuelle
d'Emmanuel Kant ne sont donc qu'une vaste plaisanterie, écrites en
réalité par l'initiateur de cette supercherie, Monsieur Frédéric Pagès. À
la lumière de ces renseignements, l'avertissement de Paul Vacca sonne donc
comme une plaisanterie de plus dans cette mystification entretenue depuis
des années :
L'histoire que vous vous apprêtez à lire n'est que « vésanie », « raison déraisonnante », à savoir « fiction ».
À n'en pas douter, avec ce roman, Paul Vacca ajoute une pierre de plus à l'édifice fictif initié par Frédéric Pagès, et qui sait si d'ici quelques années, certains n'affirmeront pas haut et fort que Monsieur Jean-Baptiste Botul fut un être de chair et de sang ? Pourtant, le nom du philosophe en lui-même (du latin botulus, « boudin ») devrait éveiller les soupçons... L'idée de Paul Vacca est en tout cas pour le moins séduisante et facécieuse.
Ce roman est très différent du premier roman de l'auteur, La petite cloche au son grèle, qui a remporté cette année le Prix Biblioblog 2009 et avait séduit l'ensemble du jury. En fait, en parlant de Nueva Königsberg, on pourrait faire un dernier parallèle avec le Candide de Voltaire, tant Botul nous fait penser à Pangloss et Sébastien au jeune héros du conte philosophique du XVIIIe siècle. Si l'on osait, on pourrait même dire que la jeune Sofia est une Cunéguonde réincarnée. Mais si Voltaire alliait le style incisif à la dénonciation virulente, Paul Vacca ne propose ici qu'une farce rafraîchissante, une friandise agréable mais qui manque un peu de consistance. Quant à la fin, elle est un peu décevante, un pied de nez un brin facile qui laisse en bouche un goût d'inachevé.
Retrouvez sur Biblioblog l'interview que Paul Vacca nous a accordée.
Voir aussi les avis très enthousiastes de Lily, Amanda, Florinette, Cathe, Cathulu, Keisha, Bellesahi Sylire et Aifelle
Joël et Laurence
Extrait :
Tout à coup, dans ce vert paradis, Sébastien fut atteint dans le dos par des projectiles. Il avisa alors un groupe de trois enfants qui, tout sourires, lui lançaient de petits cailloux.
Il saisit l'un des enfants par le bras et l'admonesta.
— Veux-tu bien arrêter ! Tu ne dois pas faire cela, ce n'est pas bien.
Les enfants le regardèrent, éberlués.
Sébastien déclina son prêchi-prêcha en plusieurs langues pour être sûr de bien se faire comprendre.
Toujours le même regard vide.
Et les enfatns reprirent leur activité de plus belle.
C'est alors qu'une jeune femme arriva, portant collerette, fichu et tablier, comme toutes les femmes de Nueva Königsberg.
— Bonjour, je suis Sofia, la maîtresse d'école.
— Bonjour. Vous tombez à point nommé !
Et, soulagé de la voir, il lui expliqua ce qui s'était passé.
Les traits de la jeune femme ne trahirent aucune émotion particulière. Elle passa sa main dans les cheveux des têtes blondes et les laissa filer.
En revanche, elle prit Sébastien à partie comme si c'était lui le garnement, et lui fit une remontrance structurée en trois points :
1/ Il avait employé la forme négative. Était-ce selon lui la meilleure façon de faire entendre raison à un enfant ?
2/ Il avait fait usage d'un argument hypothétique : en quoi le fait de lancer des cailloux est-il absolument et universellememt répréhensible ? Ne l'avait-il jamais fait lui-même dans une rivière sans qu'on y trouve rien à redire ?
(Sébastien aurait bien voulu répondre aux questions. Mais ce jeu n'appelait aucune réponse.)
Et 3/ La finalité de l'acte des enfants était pure. Ils n'avaient aucunement l'intention de lui faire du mal — quel indice lui permettait de soupçonner cela ? Ils voulaient juste partager un moment de convivialité et peut-être l'intégrer parmi les leurs...

Éditions Philippe Rey - 210 pages.


Commentaires
Je croyais que Botul avait existé :-))
Merci pour la précision et bravo pour cette critique approfondie.
Sylire : je te rassure, je crois que tu n'es pas la seule à t'être fait avoir...
Je suis de plus en plus intriguée par ce drôle de roman depuis que j'en lis beaucoup d'avis positifs sur les blogs ... Sans aucun doute me laisserai-je tenter un jour où l'autre ! Son humour me plaît énormément !!
Comme vous, je suis restée un peu sur ma faim car vu le sujet, je m'attendais à une réflexion plus poussée. mais en tant que divertissement, c'est effectivement très bien!
Bonjour Lapinoursinette, merci de ton commentaire et bienvenue ici.
J'abonde dans le même sens : j'ai vraiment beaucoup aimé cette farce, j'avoue même ne pas avoir eu de bémol quant à la fin !
Bien fendard, en effet! Je l'ai dévoré dimanche, et j'en parle en ce jour sur mon blog:
http://fattorius.over-blog.com/arti...
oui Daniel, j'avais vu et lu