Le club des incorrigibles optimistes - Jean-Michel Guenassia
Par Laurence le lundi 26 octobre 2009, 07h21 - Littérature française - Lien permanent
Alors que les thématiques de cette rentrée littéraire sont plutôt graves et sérieuses, j'avais envie d'un peu de fraicheur et de générosité. Un club d'incorrigibles optimistes ? Voilà qui ne pouvait que plaire à l'happycultrice que je suis.
Le club des incorrigibles optimistes nous raconte donc le destin du petit Michel dans la France des années 60. À moins que ça ne soit l'inverse : à travers l'histoire du petit Michel, Jean-Michel Guenassia en profite pour peindre le portrait de tout un pays et une époque.
Dans la France des trente glorieuses, le jeune Michel Marini est un collégien comme tant d'autres : entre deux parties de baby-foot et trois chansons de Jerry Lee Lewis, il essaie tant bien que mal de comprendre ses cours de math. Comme les autres ? Pas tout à fait... D'abord, il est le fruit de l'union improbable de la fille Delauney et de l'ouvrier italien communiste Marini, ce qui ne manque pas d'animer les repas familiaux. Et puis, Michel a deux passions, la lecture et la photographie. Si la première le dévore littéralement (il se définit lui-même comme lecteur compulsif), il est encore timide face à la deuxième. Mais notre jeune narrateur verra son existence irrémédiablement bouleversée par la découverte d'un drôle de club d'échec dans l'arrière salle du Balto, bar où il vient défier le quartier dans des parties de baby-foot acharnées.
Il faut dire que les membres de ce club ont de quoi retenir l'attention : ces hommes à l'accent roulant, ont quitté leur pays, leur famille, leur métier. Reconvertis en taxis, projectionnistes ou chauffeur de salle, ils se retrouvent chaque après-midi pour jouer aux échec et évoquer l'avenir. Le passé ? Ils l'ont laissé à l'Est et il ne faut plus en parler. Petit à petit, Michel réussit à se faire une place dans cette drôle de troupe et bientôt l'arrière salle du Balto lui tient lieu de deuxième maison. Attendris par cet enfant silencieux, les membres du club confient à Michel leur passé : tous ont plus ou moins fui le régime stalinien, chacun à une histoire insolite (parfois belle, souvent terrible).
En entamant ce roman, j'ai été assez déconcertée par le style qui m'a paru terriblement plat. J'aurais tant aimé trouvé de l'ampleur, du relief et du souffle tant dans la forme que dans le fond ; une écriture qui permette au récit de s'envoler et de s'éloigner du simple témoignage documentaire... Mais non, chaque page me ramenait un peu plus vers le sol et je cherchais désespérément cette générosité que j'étais venue trouver. Pour autant, comme l'histoire était intéressante, j'ai laissé de côté mes attentes sur l'écriture pour me concentrer sur le récit proprement dit. Et au bout de 300 pages le charme a finalement opéré. Non que le style change à ce moment-là, mais tout à coup cela n'importe plus, sans doute parce que les personnages de ce roman ont enfin suffisamment de matière pour emporter le lecteur avec eux. Parmi la galerie de portraits que nous propose Jean-Michel Guenassia, deux ont particulièrement retenus mon attention : Cécile et Sacha. Ces deux êtres, amis de Michel mais extérieurs au club, sont complexes et attachants, et j'aurais peut-être aimé que l'auteur leur consacre une plus grande part de son récit. Et il y a tous les autres, Léonid, Victor, Franck, Pierre... tous ont un parcours singulier, romanesque et émouvant.
Maintenant que j'ai fini ma lecture, je me rends compte que j'en garderai sûrement un bon souvenir, car l'auteur dessine une chronique subtile, intelligente et nuancée des années 60. Comme je le disais en amorce de ce billet, Le club des incorrigibles optimistes propose la peinture de toute une époque : on y retrouve pèle-mêle le collège de garçons avec son surveillant général, les débuts du rock n' roll, la guerre froide, Sartre et Kessel, les cinémathèques, le début de la guerre d'Algérie et l'arrivée des premiers pieds-noirs etc... Le portrait est assez fidèle et les papy-boomers devraient y retrouver l'atmosphère de cette époque : un mélange d'insouciance et d'inquiétude. Il y a bel et bien une dimension romanesque dans cette saga et si le démarrage fut un peu long pour moi, je garderai malgré tout en mémoire quelques scènes et personnage inoubliables. Mais je pense que l'émerveillement aurait été total si l'écriture qui porte ce récit ne s'était pas révélée si étriquée. Pour autant, je comprends que ce roman ait déjà séduit nombre de lecteurs, parmi lesquelles ont peut compter quelques blogueurs, comme Amanda ou Clarabel.
NdlR : ce roman a été chroniqué dans le cadre du Goncourt des lycéens. Je vous invite d'ailleurs à lire notre reportage sur les coulisses du Goncourt des Lycéens.
Laurence
Extrait :
Le Balto était un immense bistrot à l'angle de deux boulevards. Sur l'avenue Denfert-Rochereau, côté comptoir et tabac, il y avait les baby, les flippers et le juke-box, et côté Raspail, un restaurant de soixante places. Entre les dernières tables, j'avais remarqué une porte derrière un rideau de velours vert. Des hommes d'âge mur disparaissaient par ce passage. Je ne voyais personne en ressortir. Ça m'intriguait. Je me demandais souvent ce qu'il pouvait y avoir là. Je ne pensais pas à aller voir. Aucun de mes compagnons de baby ne le savait. Ça ne les intéressait pas. Je suis restais longtemps sans m'en préoccuper. Quand il y avait foule et que l'attente était longue, je prenais un bouquin et, sans consommer, je m'asseyais en terrasse au soleil. Jacky me laissait tranquille. Il avait vu ma déception quand Reims s'était fait battre en finale par le Real. Depuis ce jour, il ne me considérait plus comme un client. Le Balto, à cette époque, avec les Marcusot, Nicolas, Samy, Jacky et les habitués, c'était comme une seconde famille. J'y passais un temps fou. Je devais être à la maison avant le retour de ma mère du travail. Je rentrais chaque soir un peu avant sept heures, étalais livres et cahiers sur mon bureau. Quand elle arrivait avec mon père, elle me trouvait en train de travailler. Gare à moi quand elle rentrait avant et que je n'étais pas là. J'arrivais à la rassurer en jurant que je travaillais chez Nicolas. Je mentais avec un aplomb qui me rendait heureux.

Éditions Albin Michel - 757 pages


Commentaires
Il est vrai que quand on a pris l'habitude de phrases plus moelleuses, moins sèches, l'extrait est déjà suffisant. A la longue, cela me fatiguerait aussi un peu.
Ce livre voyage grâce à une blogueuse et je suis sur la liste. J'espère me régaler.
le style est simple, voire très simple, mais j'ai vraiment apprécié l'ambiance, les personnage, la chronique sociale. De temps en temps, ça fait du bien, en tout cas pour moi
Il est dans ma PAL, je reviendrais lire ton billet après ma lecture!
Dédale : il est certain que c'est une histoire de goût, mais cette scansion du texte m'a réellement gênée, parce qu'elle ne m'a pas paru apporter quelque chose à la narration. Disons que quand l'action est menée à tambour battant, je peux comprendre que l'auteur utilise des phrases extrêmement courte car cela donne rythme particulier, mais ce n'est pas le cas ici. Du coup, j'ai trouvé cela trop mécanique.
Stéphie : je l'espère aussi pour toi.
Amanda : ce n'est pas la simplicité qui m'a gênée. On peut faire dans la simplicité tout en restant fluide. Or je n'ai pas trouvé cette fluidité dans l'écriture... Mais bon, c'est peut-être moi qui suis incorrigible puisque ce roman est sélectionné pour le prix du style...
Solenn : à très bientôt alors.
Pas du tout d'accord. Il y a des passages superbes. Tu aurais pu choisir un des très nombreux moments vraiment extraordinaires comme ceux avec Martha ou Camille ou la lettre de sacha. C'est hyper fluide et très bien écrit et passionant avec beaucoup de réflexions interessantes
Bonjour Mickey,
je n'ai pas dit que le récit n'était pas passionnant, mais que le style haché ne m'avait pas séduit. Quant à l'extrait, j'ai réellement pris un passage au hasard dans le début du roman, sans forcément chercher de phrases courtes. Il se trouve que c'est ainsi qu'écrit Jean-Michel Guenassia, et même si je comprends que cela puisse séduire, je n'ai pas été conquise par cette façon de narrer. Maintenant, je suis d'accord avec toi (et si tu es attentif, je le souligne dans mon billet) il y a une réelle dimension romanesque dans ce roman et les portraits des protagonistes sont souvent justes et émouvants.
j'ai effectivement vérifié ce que disait Amanda et il est sélectionné pour le Prix du style qui est présidé par Philippe Delerme. Il faut croire qu'il ne partage pas ton avis non plus. Moi,il y a plusieurs romans de la sélection que je trouve rasoirs, à commencer par les trois femmes puissantes: illisible ou Karki ou Des hommes ou de vigan. Au moins, il est agréable à lire. Je trouve que sa façon d'écrire varie selon les moments.
Mickey, ce n'est pas Amanda qui a précisé qu'il faisait partie de la première sélection du le prix du style, mais moi-même
D'ailleurs, pour être plus précise avec ce prix du style, Le club des incorrigibles optimistes fait partie des 6 premiers romans sélectionnés par les libraires de Cultura et non par les membres du jury présidé par Philippe Delerme. Ce vendredi, le jury du prix du Style devrait donner sa sélection définitive, nous verrons donc à ce moment-là si monsieur Delerme est séduit. Mais au-delà de cette anecdote, ce que je trouve amusant c'est que vous ne perceviez apparemment pas les nuances de mon billet : ma critique est loin d'être négative puisque j'écris que j'en garderai sûrement un bon souvenir... Par contre, monsieur Guenassia et vous avez ceci en commun de trouver Marie N'Diaye illisible 
Pour ma part, l'extrait ne m'a pas trop gênée, même si le style est très simple ! J'apprécie surtout cette atmosphère simple, conviviale, sympathique, chaleureuse qui est rendue par ce type d'écriture. J'ai prévu la lecture de ce roman de rentrée, qui tranche avec les autres sujets abordés, beaucoup plus lourds cette année ...
Nanne : alors ce roman te plaira sans aucun doute. Et je suis d'accord avec toi, cette rentrée littéraire est assez sombre. Si tu veux un moment de franche détente, je te conseille aussi "La revanche des otaries"
Ah, je viens de le commander... j'espère ne pas être déçue par le style, car 750 pages, tout de même...!
J'ai lu le début plutôt vite mais arrivée à la page 347, je commence sérieusement à m'essouffler. La multiplicité des personnages-hauts-en-couleurs du club me donnent le tournis, je ne sais plus qui est qui. J'aime la construction qui alterne les passages centrés sur Michel et les autres mais je crois que moitié-moins de portraits auraient donné de la force au récit.Je commence à trouver la narration plate, tous les personnages parlent un peu de la même façon...J'attends bien une catastrophe d'une page à l'autre concernant le frère de Michel ou son copain Pierre mais est-ce que ça vaut le coup d'attendre???
Choupynette : je ne saurai te dire... Je sais que ce roman a bonne presse, mais j'ai aussi rencontré des gens qui ont eu eux aussi du mal avec le phrasé de l'auteur.
Marie-Lorraine : je serai malheureusement mauvaise conseillère car je ne sais abandonner une lecture. Mais il me semble malgré tout que cela vaut le coup d'attendre car le personnage de Sacha (qui n'arrive que tard dans le roman) est à mon sens le plus réussi.
Je suis bien tentée car mes lectures de cette rentrée littéraire sont tout sauf légères.
Sylire : je guetterai ton billet
Merci Laurence, je vais donc attendre Sacha!
Toutefois je reste de ceux et celles qui ne sont pas très impressionnés par le style. Car effectivement les évènements sont tragiques et le style, plutôt léger.
Marie-Lorraine : oui, le style peut effectivement laisser le lecteur un peu sur sa faim. En tout cas, n'hésitez pas à revenir nous laisser vos impressions finales.
Je suis en plein dedans et le charme a totalement opéré! J'aime beaucoup le côté chronique vu par le regard d'un adolescent. Cela permet d'aborder une multitude de choses et de dresser un joli portrait de la France de l'époque. Et puis les personnages sont vraiment savoureux!
Forte des encouragements de Laurence, j'ai persévéré et j'ai bien fait. C'est un bon roman. Toutefois, je pense que l'auteur a voulu mettre trop de choses dans un seul et même texte. Vouloir évoquer la guerre d'Algérie ET l'histoire d'une bonne partie de l'Europe de l'est, c'était peut-être un peu trop ambitieux: tous les récits enchâssés sur les différents personnages issus de l'Est sont vraiment intéressants en eux-mêmes et l'on peut regretter qu'ils soient "intégrés" à l'histoire de Michel. En règle générale, l'auteur tisse une multitude de fils narratifs et...les laissent en plan (et moi lecteur aussi). Après m'avoir mise en haleine avec l'histoire de Cécile, de Franck, des membres du Club, je reste, pour certains sur un goût d'inachevé et globalement le récit perd de sa force. J'ajouterais pour finir que, je ne disposais que d'une semaine pour lire ce livre (prêt nouveauté bibliothèque!)et que ce roman demande peut-être une lecture plus paisible pour être pleinement goûté
je participe avec ma classe au Goncourt des Lycéens. Le Club est mon préféré. Je trouve ton reproche sur le style complètement infondé : le style de ce bouquin, c'est la simplicité et la légèreté. Et franchement, si tu ne trouves pas ça original, eh bien, regarde la littérature contemporaine ! Tous on des styles trop recherchés, trop compliqués (pour ne citer qu'un exemple : Trois femmes puissantes de N'Diaye, gagnant du prix Goncourt. Et puis, comme tu le dis toi-même, dans un roman où l'intrigue est aussi riche, pourquoi mettre un style recherché ???
Bonsoir Constance,
tu peux ne pas partager ma vision sur le style de l'auteur sans que celle-ci soit pour autant infondée. Et l'on peut avoir une intrigue riche ET un style élaboré (c'est que j'appellerai la cerise sur le gâteau ). Mais de toute façon, il n'y a pas de raison de s'énerver puisque j'ai apprécié ce roman.
à Marie-Lorraine : je suis globalement parlant, du même avis que toi, on ne s'y retrouve pas toujours dans les personnages, et l'auteur s'éparpille un peu..
à Constance : je trouve que le style de l'auteur est tout à fait correct. Il s'exprime clairement et avec simplicité, mais la construction du récit présente quelques faiblesses : il manque une ligne directrice dans l'histoire, de la continuité? Où est l'erreur, c'est difficile à dire : Guenassia nous présent une multitude de personnages, de faits, et de témoignages et je pense que l'abondance nuit.
Enfin personnellement, pour répondre à ton objection, Constance, je trouve que les divergences d'opinions sont toujours intéressantes, elles permettent de mettre en exergue différents aspects voire niveaux de lecture.
pas si plat que ça! moi qui etait adolescente à cette epoque ai bien retrouvee l ambiance apparament douce et pourtant si tumultueuse de cette periode qui engendrera toute la future plitique francaise. Bravo à l auteur.
C'est un roman plein de charme, qui fait revivre une époque. ce qui m'a le plus géné c'est les rapports des parents qui paraissent peu crédibles, voire forcé sur le trait. Et puis j'ai adoré les blagues russes tout au long du livre.
Je vois que j'arrive après la bataille mais je viens seulement de terminer ce livre, reçu à Noël, et, si je l'ai lu jusqu'au bout, c'est justement parce que c'était un cadeau. En d'autres circonstances, je l'aurais abandonné bien avant la fin. Ce qui m'arrive très rarement. Trop d'infos, trop d'évènements traités de la même façon, trop de personnages de la même "couleur", et surtout, un style tellement plat, tellement sans intérêt que je me demandais par quelle écriture sublime j'allais me consoler ensuite. Dommage. Il y a de quoi faire plusieurs livres dans celui-là. Car les évènements sont intéressants et les personnages attachants. La Russie, l'Algérie, les années 60, la place de l'adolescent au sein de la famille...
J'ai attrapé "Disgrace" de Coetzee et je me suis détendue...
Pas du tout d'accord ! C'est un style superbe, avec un rythme incessant et varié, d'une fluidité exceptionnelle, d'une incroyable facilité de lecture,7 (vous en voyez beaucoup des auteurs contemporains qui écrivent 750 pages qui se lisent avec autant De facilité), qui vous transporte complètement, avec des passages vraiment superbes. C'est vrai que l'auteur ne priviliégie pas le style mais c'est parce qu'il a quelque chose d'important et d'essentiel à raconter et qu'il le fait d'une manière qui est en totale adéquation avec le fon de son roman. C'est dommage de passer à côté à ce point et de ne pas faire la distinction entre un style sobre et une absence de style. Surtout qu'il y a des dizaines de passage ( et autant de pages) qui ont un style magnifique !