Ses livres ne m'ont jamais laissée indifférente. Avec Un instant d'abandon, je suis intriguée par le personnage principal. Thomas Sheppard est trop "en dehors de tout". C'est comme s'il n'avait rien vécu mais tout subi. Et cela me gêne. Peut être est-il trop "enfant du pays". Et quand on pense à ce village, cela fait froid dans le dos. On n'a qu'une envie, se sauver. Mais je ne lui accorderai pas pour autant les circonstances atténuantes.
J'ai été surprise par la fin. Le personnage principal et narrateur n'est, pour moi, pas encore sorti de sa prison. Je me dis qu'il est encore trop "englouti, immergé" dans l'horreur de ce village de Cornouailles et de son geste.
Telles étaient les impressions après la toute première lecture lors de la sortie du sixième roman de l'auteur. A la relecture, trois ans après, le ressenti a beaucoup évolué.
J'ai bien évidemment retrouvé la capacité de l'auteur à décrire la perte d'un enfant, l'explosion d'un mariage, un milieu, des ambiances,. On s'y croirait. C'est pesant au possible. Quelle horreur de village ! Une vraie prison. Les prisons ne sont pas toujours où on les croit être. Alors on peut comprendre ce besoin vital de se sauver même si les circonstances pour y arriver sont des plus horribles. Mais le prix à payer est trop lourd, insoutenable, indépassable.
Il y a aussi ces portraits finement peints, les villageois enfermés dans leurs brumes et l'humanité retrouvée, personnifiée avec Rajiv l'épicier pakistanais ou Betty la vendeuse de journaux. Et puis il y a Luke... L'espoir possible d'une nouvelle vie.
Ce ne sera pas mon roman préféré, parce qu'il y a la perte d'un enfant (que voulez-vous, on ne se refait pas), mais j'ai bien aimé cette (re)lecture. Un livre qui donne sujets à réflexions, c'est vraiment la cerise sur le gâteau.

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Du même auteur : Se résoudre aux adieux, En l'absence des hommes, Retour parmi les hommes, Son frère, L'arrière saison, Un garçon d'Italie, Les jours fragiles, Un homme accidentel et La trahison de Thomas Spencer

Dédale

Extrait :

Bien sûr que c'est une erreur de revenir ici, que ce retour sera considéré comme une provocation, qu'on ne me pardonnera pas cette insolence, cette indécence. Un homme qui a été emmené hors des murs est interdit de se présenter à nouveau. Et les circonstances de mon départ m'accablent, me condamnent. Je pourrais leur rappeler que j'ai purgé ma peine mais c'est inutile. Pour eux, le temps ne guérit de rien et il n'est pas de peine assez longue pour la faute que j'ai commise, pour le péché que je porte, pour l'infamie qui est la mienne.

Car le passé, je reviens avec, il est mon fardeau. Ce qui est survenu avant que les hommes de la grand-route viennent me chercher, c'est indissociable de moi. J'aurai beau avoir coupé tous les ponts, détaché tous les liens, rompu tous les ligaments, j'aurais beau m'être fabriqué une nouvelle virginité ou une identité toute neuve, ceux d'ici ne seraient pas du genre à perdre la mémoire. Ils se souviennent de tout et ils ne m'absoudront pas. Ils ne pratiquent pas la miséricorde ni l'oubli. L'amnistie ne fait pas partie de leur vocabulaire.


Éditions Julliard - 213 pages