Nous sommes dans la tête d'Augustin, nous suivons ses pensées éparses, passant des souvenirs aux descriptions des événements actuels. Augustin est un peu perdu sans sa moitié; il a même l'impression que cette dernière continue de lui parler. Que voulez-vous, on n'efface pas aussi facilement 50 ans de vie commune. Son entourage le sait bien et c'est pour cela que tout le monde s'est retrouvé au Moulin, un dernièr adieu à celle qui fut une figure marquante de la communauté. Mais quand quelques heures seulement après la veillée, on retrouve Lionel clamsé sous sa voiture, les doutes commencent à s'insinuer dans la caboche d'Augustin. Et si tout cela n'était pas totalement dû au hasard?

Si au début le lecteur se perd dans la galerie des personnages et a du mal à se souvenir des liens qui les unissent, on se prend rapidement d'affection pour quelques-uns d'entre eux, particulièrement bien croqués. Je pense notamment à la jeune Clémence, rebelle et punk jusqu'au bout des piercings; à Odette dans son fauteuil roulant; à Joséphine qui perd la tête mais pas l'air des chansons; ou encore à Roxane, la petite jeune de la bande, qui n'avait que 11 ans en mai 68 (comme Françoise Laurent, si je ne m'abuse...).

Bien que publié aux éditions Krakoen, Dolla n'est pas un polar mais plutôt un roman d'anticipation. D'ailleurs, le lecteur comprend très rapidement la raison de ces morts successives et l'intérêt du récit de demeure pas dans le dénouement de l'intrigue. Il s'agit ici de brosser un tableau d'un futur proche et de d'imaginer comment notre société parviendra à régler le déséquilibre provoqué par les paby-boomers. Le problème des "vieux" dans la littérature d'anticipation est un thème récurrent : Matheson dans sa nouvelle l'Examen, Harry Harrison avec Soleil vert ou encore Truong avec Eternity Express, avaient chacun proposé une vision assez pessimiste de notre société et de sa façon de "rationaliser" la vieillesse. De ce point de vue, Françoise Laurent s'inscrit dans la droite lignée des œuvres pré-citées et ne révolutionne pas le genre.

Ce qui est intéressant dans ce roman, c'est qu'en étant plongé dans la tête d'Augustin, on peut faire un parallèle intéressant entre les aspirations de nos soixante-huitards et la réalité de leur vieillesse. Françoise Laurent, tout au long de son récit, fait référence à notre Histoire, mais aussi à notre actualité la plus récente. En fait, 2018 ressemble étrangement à notre 2008, si ce ne sont quelques "détails", distillés ça et là dans le récit, avec beaucoup d'habileté. Mais ce sont ces "détails" qui rendent ce futur absolument terrifiant...

Du même auteur : L'hiver continue au fond du magasin

Laurence

Extrait :

Je me souviens d'un premier Mai, coude à coude sous la banderole... Je me souviens du mégaphone dans lequel tu hurlais plus que tu ne chantais, Dolla, malgré vos répétitions avec Joséphine... Je me souviens combien nos corps vibraient, marchant d'un pas décidé, soudés par cette volonté qui nous soulevait... Les cœurs de l'armée niçoise, entraînés par l'accordéon de Gérald, battaient tous pour le grand boum prometteur ! Le grand boum... Un pétard mouillé, oui! Des poules et des coqs mouillés qui imaginaient faire lever le jour rien qu'à la force de leur chant ! Quelle prétention ! Quelle naïveté ! Finalement, on est tous retournés au poulailler, couver nos œufs, en attendant de passer à la casserole. Notre glorieuse "Nissa rebella" s'est dégonflée en "Pizza rebella" livrée par le camion du coin de la rue. Lamentable au possible. Tout aussi lamentable que le radotage sénile auquel je me livre ce soir.
À ta santé, Dolla ! Je bois à ta mort qui m'ouvre les portes d'une trop tardive lucidité. Je bois aux balbutiement alcoolisés de cette bassse-cour que tu as tant aimée !


Éditions Krakoen -  249 pages