Jeanne et Jodel ont un don qui parfois les fait souffrir. Ils sont dotés d'une sensibilité aigüe de l'ouïe ou souffrent de ce qu'on appelle médicalement hyperacousie. Ils ont l'ouïe très très fine. Ils perçoivent, distinguent sans difficulté tous les bruits environnants, même les plus infimes. A côté d'eux, les autres gens sont totalement "sourdingues", comme dirait Jeanne.

Jodel veut apprendre à Jeanne à séparer les bruits, à mieux se les représenter pour qu'elle soit moins submergée et effrayée. Alors à cinq heures, juste après l'école, Jeanne court retrouver Jodel. Ensemble, ils se rendent dans une clairière dans la forêt voisine de leur hameau. Là, ils travaillent assis sur de vieilles souches, leurs écoutoirs, Dignes et concentrés, ils ressemblent à deux royales créatures sylvestres.

Oh oui il y a beaucoup de problèmes avec ce qui se voit, que bien sûr tout ce qu'elle entend sans le comprendre ni le distinguer, tout ce qui envahit constamment ses oreilles l'inquiète, ce qu'on voit fait souvent moins peur mais bien plus mal.

Jodel est une oreille, un expert pour la police scientifique. Ingénieur en physique des sons, il utilise ainsi son don pour analyser des sons sur des enregistrements et y déceler des indices pouvant être utiles aux enquêtes. Une voix rendue rocailleuse par le tabac, le faible gémissement d'un enfant efrrayé que l'on séquestre, le frôlement d'une lame sur un tissu..etc. Parfois, ce sont les plus vilains sons du monde qui viennent agripper ses oreilles.

Depuis sa rencontre avec Jeanne, Jodel sort de sa bulle de silence, presque d'indifférence qu'il a peu à peu crée pour se protéger des turbulences du monde environnant. Il y a Jeanne, sa "petite guenon" qu'il affectionne de plus en plus, puis un soir d'orage, sa rencontre avec Oulan, un type pas ordinaire, sorte de nomade moderne. On ne sait pas d'où Oulan vient, ni où il ira plus tard... un drôle de type, sans parler de ses compagnons de la Zone de chute. Jodel apprécie aussi les talents musicaux et charmes physiques de Jaumette, la mère de Jeanne. Il s'en passe des choses entre eux. Les sons ordonnés de la musique les rapprochent avec beaucoup de sensualité jusqu'à atteindre le "Kaïros".

Une fois la surprise passée de lire des mots entre parenthèses - il s'agit des réflexions du personnage, Jeanne ou Jodel, associées aux bruits infimes qu'ils entendent - toute l'histoire passe très bien. C'est comme utiliser la profondeur de champs en photo mais là les parenthèses servent pour la profondeur des sons, pour mieux aider le lecteur à appréhender les distances des sons qui environnent les deux personnages. On ne peut s'empêcher de tenter les mêmes exercices que les deux héros lorsque l'on pose le livre ou que l'on fait ses courses dehors. Il y a tant de choses que l'on entend plus.
Amusant aussi le choix de l'auteur de commencer un nouveau chapitre par la phrase ayant clos le chapitre précédent. C'est très bien mené.

Bien sûr, on sera indulgent sur l'aspect un peu rocambolesque de la mission de Jodel, Jeanne et Oulan pour les RG. Ils sont chargés d'écouter la conversation de trafiquants d'armes russes. Jeanne écoute de loin et telle Echo répète mots pour mots dans un micro de la police ce que les suspects racontent. Jodel et Oulan sont là pour la protéger si l'affaire tourne mal. C'est un peu tiré par les cheveux mais cela fonctionne tout de même. On se prend vraiment au jeu.

J'ai parlé d'une histoire ? Ne serait-ce pas plutôt un plaisant conte des temps modernes ?

Si vous avez l'oreille fine, écoutez cette histoire, celle de Jeanne et son ami qui font de la conque de leurs oreilles le plus bel instrument pour écouter tour à tour le chant des étoiles et la rumeur du monde.

Dédale

Extrait :

Dès cinq heures elle est chez lui. Elle dit que pour rien au onde elle ne raterait le rendez-vous quotidien avec Jodel, surtout depuis qu'il a entrepris de lui apprendre à écouter. Ça l'enthousiasme. Elle fait tant d'efforts pour se protéger du vacarme du monde, il n'imagine pas.
- Depuis quelque temps, j'arrive à fermer mes oreilles et à devenir somnambule, plongée au fond de moi. Mais ensuite, retrouver le tohu-bohu est encore plus difficile, et pendant des heures, tu vois, des heures, je suis assommée.
Il affirme que les bruits seraient plus agréables, moins offensants, si elle savait les distinguer, les ordonner, les replacer dans le paysage.
- Tu entends plus que les autres tu dois donc apprendre à entendre mieux.
Il lui offre un sirop d'orgeat. Est-ce qu'elle veut un goûter, il a acheté quelque chose de bon. Elle en a déjà pris un en chemin mais elle veut bien, par gourmandise - Tu es gourmande ? Il lui donne une nonnette fourrée à l'orange et ils partent vers la clairière où ils travaillent. Elle dit qu'elle s'entraîne à la Grande Écoute.
- Est-ce que tu entends le pic-vert dans cet arbre-ci ? demande-t-il.
- Celui-ci ?
- Oui.
- Il fait quel bruit ?
- Un tapotement avec son bec contre le tronc, très rapide et régulier, tiptiptiptip, il tambourine.
- Je l'entends.
- Tu le reconnaîtras ?
- Oui.
- Alors concentre-toi car il y en a un autre, par là-bas. Place ton écoute le plus loin possible et cherche-le.
Elle ferme les yeux et se concentre.
- Pas de pic-vert, dit-elle un peu irritée.
- Essaie encore, plus longuement.
Et au bout de quelques minutes elle se met à sourire. Elle dit qu'elle n'entend pas son pic-vert trop lointain mais les oiseaux pépiant, les feuilles qui bruissent, les galops des petites animaux sur le sol, les griffes sur les branches (les écureuils), des craquements (peut-être des noisettes), des claquements, des clappements, des crissements, des froissements, des glissements - des bruits intéressants mais si nombreux, ça enfle, le vent dans les feuillages dessine comme un long ruban sonore qui s'amenuise dans le lointain, les pas créent un matelas bourdonnant sur le sol, deux oiseaux se disputent sous son nez, l'air est plein à craquer - elle doit fermer les oreilles pour se reposer.
- Tu as entendu ce que je voulais, les bruits intermédiaires. Il y en avait trop ?
- Beaucoup trop.
- Une autre nonnette ?


Éditions de l'Olivier - 269 pages