J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de la plume vive et drôle d'Agnès Desarthe quand elle signe des romans pour la jeunesse. Ici, le registre est radicalement différent, encore qu'on le verra, il y a des liens avec les contes merveilleux de notre enfance.
La brutalité factuelle des premières lignes (un article de journal relatant l'accident de mobylette d'un jeune homme) laisse rapidement la place au monologue interne de Jérôme et met en évidence l'ambiguïté des sentiments quand le drame ne nous touche pas directement : a-t-on le droit de rêvasser et de divaguer quand sa propre fille est anéantie par la douleur ? Mais comment s'en empêcher ? Jérôme ne sait comment réagir, quelle attitude adopter mais surtout, il ne cesse de repenser à sa propre enfance.
Et c'est là que l'on retrouve le motif du conte merveilleux : Jérôme est un enfant « trouvé », au sens propre du terme. Il n'était qu'un petit bout de 4 ans quand ses parents adoptifs l'ont trouvé au détour d'un sentier forestier. Un cadeau de dame nature pour un couple vieillissant sans enfant. C'est du moins la version dont s'est contenté Jérôme pendant des années et qui ne lui suffit plus aujourd'hui. Il veut comprendre d'où il vient pour savoir où il peut aller.

Trois figures vont l'accompagner dans sa quête : Rosy, la meilleure amie de Marina, est une jeune femme aussi ronde que généreuse. C'est elle qui s'occupe de Marina, qui la console, la fait rire et se permet même parfois de remettre Jérôme dans le droit chemin.
Il y a aussi cet étrange flic à la retraite, Alexandre, qui parcourt les routes de France à la recherche d'enfants disparus avec son carnet de notes en poche.
Et puis Vilno, l'écossaise excentrique qui désire s'installer dans la campagne française.
Ces trois personnages sont essentiels dans la narration et Agnès Desarthe leur a porté un soin tout particulier. Ils sont aussi charnels et consistants que Jérôme est parfois vaporeux et inconstant. Ils sont son équilibre, son fil rouge vers la vie et l'avenir.

Si ce roman est loin d'être le plus gai de cette rentrée littéraire, il a néanmoins des qualités incontestables. Avec beaucoup de lucidité et de nuances, Agnès Desarthe dissèque l'âme humaine, ses paradoxes et incohérences. L'action paraît parfois moins importante que les cheminements internes des personnages et pourtant, l'auteur réussit à maintenir une tension oppressante. À l'instar de la ville rurale où vivent les personnages, le temps s'écoule lentement et les mots sont souvent superflus. Mais Agnès Desarthe dépasse le simple roman intimiste en empruntant les codes du récit mythologique et en reliant le tout à une période sombre de notre Histoire.

Au final, on apprendra avec Jérôme que la vérité n'est pas toujours là où on l'attend, et que la plus belle et nécessaire est sans doute celle qui reste à inventer.

(D'autres avis, ailleurs dans la blogosphère : Noann, Leiloona, Clara, Gambadou)

Du même auteur : Mangez-moi !, Le remplaçant, La plus belle fille du monde,Je manque d'assurance, Mission impossible.

Laurence

Extrait :

Jérôme a cinquante-six ans. Le gamin, quel âge avait-il ? Dix-huit ans, comme Marina ? Peut-être dix-neuf.
Armand.
C'est un joli prénom ça, Armand.
Jérôme rêvasse en jouant avec le dessous-de-plat en forme de poisson qui trône au centre de la table. Il a reposé le journal. Il voudrait lire une nouvelle fois le récit de l'accident. Il n'ose pas. Quel intérêt ? Il ne reste rien du garçon. Un boucle, un botte, peut-être. La fermeture Éclair de son blouson.
Jérôme pense à la chanson d'Édith Piaf. Il s'en veut d'être distrait aussi facilement. Il voudrait être dans le chagrin, y séjourner, comme Marina. Mais son esprit baguenaude. Il songe à des tas de bêtises.

Dans la nuit brune
Dans la nuit brune d'Agnès Desarthe - Éditions de l'Olivier - 211 pages