Le cinéma a en effet cet effet pervers de rendre mondialement populaire certaines figures littéraires tout en réduisant considérablement leur profondeur et leur complexité. Si le phénomène n'est pas nouveau, , il est particulièrement criant dans le cas du roman de Mary Shelley.

Revenons donc aux origines du mythe. Non pas aux conditions qui donnèrent vie au mythe (tout le monde, ou presque, connaît la villa Diodati et ses illustres hôtes), mais au texte écrit et pensé par Mary Shelley :
En plein océan antarctique, le capitaine Nobert Walton, qui souhaite atteindre le pôle, découvre au milieu de la glace le Docteur Victor Frankenstein. Ce dernier, après avoir quelque peu récupéré ses esprits à bord du navire, se livre au capitaine et lui confie une bien étrange histoire. Quelques années auparavant, quand Victor était encore un jeune étudiant, il vouait une passion sans borne pour les sciences et les nouvelles découvertes liées à l’électricité. Persuadé que cette nouvelle énergie est capable d’insuffler la vie dans un corps inerte, il se lance dans de macabres expériences et donne vie à La Créature. Mais effrayé par son golem, Victor Frankenstein chasse le monstre et court se réfugier parmi les siens. Malheureusement, en arrivant sur place, il réalise qu'il est déjà trop tard...

Relire un roman après près de 20 ans est toujours une étrange expérience. On se rend compte à quel point la mémoire est subjective et mauvaise amie ; combien les films et le roman s'était mélangés dans mon esprit. En effet, nul château, nul machine électrique sur-dimensionnée mais une petite chambre d'étudiante. Sur le procédé employé par Victor, la romancière reste on ne plus plus obscure :

Je collectais des os dans les charniers, et je violais, de mes doigts profanes, les secrets extraordinaires de l'organisme humain. […] La salle de dissection et l'abattoir me procurait une grande partie de mes matériaux […].

Pas non plus de déchaînement d'élément et de météo cataclysmique. De la pluie, certes, mais nul éclair ou tonnerre :

Une sinistre nuit de novembre, je pus enfin contempler le résultat de mes longs travaux. […] La pluie tambourinait lugubrement sur les carreaux, et la bougie achevait de se consumer. Tout à coup, à la lueur de la flamme vacillante, je vis la créature entrouvrir les yeux d'un jaune terne.

Mary Shelley passe très vite l'étape de l'expérimentation, ce n'est pas l'objet de son récit. Si elle voulait écrire une « histoire de fantômes », son roman met avant tout en évidence les personnalités de trois hommes, les trois narrateurs du récit. Nous avons déjà évoqué la figure de Walton, qui entame le récit ; celle de Victor, le savant fou qui se fait dépasser par sa création ; mais il ne faut pas oublier la partie centrale de la narration, assurée par la créature elle-même.

Car voilà un autre point que j'avais totalement occulté de mes souvenirs et qui me semble être aujourd'hui l'intérêt majeur de cet ouvrage. La créature, être sans nom et sans famille, doit tout apprendre, comme un enfant, sans avoir pour autant de guide, d'éducateur. Rejeté départ par son créateur, elle va devoir tout apprendre par elle-même : se nourrir, se méfier, s'orienter... en un mot comme en cent : survivre. Et pourtant, cela ne lui suffit pas ; elle aspire à plus : elle souhaite pouvoir échanger avec les autres, faire partie de la société, avoir la chance d'aimer et d'être aimé à son tour. Et pour parvenir à ses fins, la créature va apprendre à parler, à s'exprimer, à philosopher. Autant dire que nous sommes très loin d'une bête un peu rustre de prononçant que quelques borborygmes inintelligibles.

Mary Shelley, à travers la créature de Frankeinstein, nous interroge bien sûr sur l'altérité et nos craintes incontrôlable dès que nous sommes face à la différence. Finalement, le monstre des deux, entre le créateur et la créature, n'est pas celui que l'on pense.

Pour finir, il existe bien sûr une multitude d'éditions de ce texte, dont la plupart en poche, mais je voulais également profiter de ce billet pour mettre en avant une édition que je trouve particulièrement belle : il s'agit du roman illustré par Bernie Wrightson aux éditions Soleil Production. La travail de la plume et du noir et blanc est absolument époustouflant. Et retranscrit parfaitement l'univers de Mary Shelley. A découvrir donc si vous ne connaissez pas.

Laurence

Extrait :

Mon cerveau devenait beaucoup plus actif, et j'aspirai plus que jamais, à découvrir les mobiles et les sentiments qui animaient ces charmantes créatures. J'étais curieux de savoir pourquoi Félix semblait tellement malheureux, et Agathe tellement triste. Je pensais (pauvre fou que j'étais!) qu'il serait peut-être en mon pouvoir de rendre le bonheur à ces gens si méritants. Dans mon sommeil, ou lorsque je m'absentais la nuit, l'image du vénérable père aveugle, de la gracieuse Agathe et de l'excellent Felix m'apparaissait sans cesse. Je les considérais comme des êtres supérieurs qui seraient les arbitres de ma future destinée. Je me représentais de mille façons comment je pourrais me présenter à eux et comment ils me recevraient. J'imaginais qu'après avoir éprouvé de la répulsion à mon égard, ils finiraient pas m'accorder leur sympathie, puis leur affection, grâce à la gentillesse de mon comportement et à l'amabilité de mes propos.
De telles pensées m'exaltaient et m'encourageaient à multiplier mes efforts pour apprendre l'art du langage.

Frankenstein
Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary shelley, illustré par Bernie Wrightson - Éditions Soleil Production - 235 pages
Traduit de l'anglais par Joe Ceurvorst