Cette petite autobiographie est la confession d'un homme qui ne s'apitoie pas sur lui-même. Loin d'être né avec une cuillère en argent dans la bouche, il annonce d'emblée ainsi : je suis né dans la classe ouvrière.

Très vite son père abandonne sa femme et ses enfants. John Griffith deviendra Jack London en prenant le nom de son beau-père. En grandissant, Jack exercera différents métiers pour vivre voire survivre le plus souvent : ouvrier dans une conserverie, chef de bande et pilleur de parc à huître, concierge, chercheur d'or dans le Klondike. Tous ces métiers, ses pérégrinations en différentes États, alimenteront ses récits et romans qui le rendront célèbre, mais pas forcément riche.

Dès lors je fus exploité sans pitié par d'autres capitalistes. J'avais les muscles, ils en tiraient de l'argent, et moi à peine de quoi vivre.

Il travaille comme un damné mais « jamais je n'ai obtenu le produit intégral de mon labeur. »

L'idéal de J. London n'était peut être pas d'être un écrivain célèbre mais d'être un militant actif et convaincu, volontaire, dévoué à une cause commune, un homme qui trouve son bonheur dans le combat pour une vie meilleure pour tous. Lucide dès l'enfance, il constate qu'il y a peu de chance de tirer le gros lot, mais aussi que le jeu de monter un à un les barreaux de l'échelle sociale pour s'élever vers l'élite n'en vaut finalement pas la chandelle.

J. London devient donc un socialiste et un révolutionnaire, et non un individualiste comme Martin, héros de Martin Eden. Il se veut écrivain engagé, un militant. Selon lui, l'individualisme ne peut que conduire à la solitude et au désespoir. « Je découvris que le cerveau était une marchandise comme les autres. » Il devient marchand de savoir (auteur et journaliste), totalement autodidacte, devient socialiste et un révolutionnaire. Il entre dans la vie intellectuelle. Il y rencontre dans « membres de la classe ouvrière, qui en plus de leur mains calleuses, avaient un tête solide et alerte. »

Comme chercheur d'or malchanceux dans le Klondike ou bien misérable parmi les plus miséreux dans les bas fonds de Londres, ses idéaux le maintiennent en vie jusqu'en 1906 où il se donne la mort.

Je conserve ma foi en la noblesse et l'excellence de l'être humain que la douceur spirituelle et la générosité finiront par avoir raison de la grossière gloutonnerie actuelle.

Peut être un jour viendra où son rêve sera réalité.

A lire pour apprécier une nouvelle facette d'un homme et écrivain riche de ses expériences.

Dédale

Extrait :

Là, je trouvai aussi une foi absolue dans l'humain, un idéalisme rayonnant, les douceurs de la générosité, du renoncement et du martyre – tout ce qu'il y a de splendide et de stimulant pour l'esprit. Là, la vie était propre, noble et animée. Là, la vie se réhabilitait, devenait merveilleuse et glorieuse  et j'étais heureux d'être vivant. J'étais en contact avec ces âmes nobles qui plaçaient la chair et l'esprit bien au-dessus des dollars et des cents, et pour qui le gémissement ténu d'un enfant affamé des bas quartiers avait plus d'importance que tout le faste et l'ambition de l'expansion commerciale et de la suprématie mondiale. Tout autour de moi, il n'était question que de la noblesse de la cause et de l'héroïsme de l'effort, et mes jours et mes nuits étaient lumière du soleil et des étoiles, feu et rosée. Et devant mes yeux, à jamais brûlant et flamboyant, se tenait le Saint-Graal, le Graal du Christ, l'humanité heureuse, depuis si longtemps souffrante et maltraitée, qu'il fallait secourir et finalement sauver.
Et moi, pauvre idiot, je me disais que tout cela n'était qu'un avant-goût des délices que je trouverais plus haut dans la société. J'avais perdu bien des illusions depuis l'époque où je lisais les romans de la bibliothèque Seaside dans un ranch de Californie. Il était écrit que j'allais perdre beaucoup de celles qui me restaient.
Comme marchand de cerveau, j'eus pas mal de succès. La société m'ouvrit ses portes. J'entrais directement à l'étage des salons, et mes désillusions gagnèrent rapidement du terrain. Je dînai à la table des maîtres de la société, avec les épouses et les filles des maîtres de la société. […]
Toutefois, c'était leur matérialisme qui me choquait le plus. Certes, ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, papotaient à propos d'adorables petits idéaux et de chers petits principes moraux  mais, malgré leurs papotages, la clé de voûte de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes ! Elles participaient à toutes sortes d'adorables petites œuvres de charité et le faisaient savoir à tout le monde, alors que la nourriture qu'elles mangeaient, les magnifiques robes qu'elles portaient étaient payées avec des dividendes tachés par le sang du travail des enfants, par la sueur du travail, par la prostitution elle-même. Quand je mentionnais ces faits, naïvement persuadé que ces sieurs de Judy O'Grady se dépouilleraient à l'instant de leurs soieries teintes du sang et de leurs bijoux, elles s'énervaient, se mettaient en colère, et me lisaient des prêches sur le manque d'esprit d'économie, la boisson et la dépravation innée qui étaient cause de toute la misère dans la cave de la société. Lorsque je répondais que je ne voyais pas très bien comment le manque d'esprit d'économie, l'intempérance et la dépravation faisaient travailler un enfant de six ans à moitié affamé douze heures chaque nuit dans une filature du Sud, ces sieurs de Judy O'Grady s'attaquaient à ma vie privée et me traitaient d' « agitateur » - comme si, en vérité, cela mettait un point final à la discussion.

Ce que signie la vie pour moi
Ce que la vie signifie pour moi de Jack London - Éditions du Sonneur - 46 pages
Traduit de l'américain par Moea Durieux