Par les voies de Rachel (Rachid Helmut) et de son cadet Malrich (Malek Ulrich), Boualem Sansal aborde de vastes, brûlants et rudes sujets : le nazisme et l'holocauste, leurs conséquences pour les générations d'après la guerre, l'installation des islamistes dans les banlieues, le lot d’ignominies perpétrées au nom d'une idéologie ou d'une idéologie. Mais surtout il nous interroge sur les moyens à la disposition des nouvelles générations pour lutter contre les silences des pays et des pères, les manipulations, la honte.

Entre les lignes, on prend conscience de tout le poids du silence : celui d'un père qui n'a jamais rien dit à ses enfants sur son passé militaire  celui de Rachel l'aîné qui se perd psychologiquement dans ses recherches, qui coule de plus en plus en fonction des découvertes et qui ne dit rien à son cadet encore moins à son épouse un peu trop gâtée quand il en était encore temps. Silences et non-dits font souvent bien plus de ravages que certaines vérités même les plus horribles à dire, à encaisser.

Dans ces journaux entremêlés de ces deux frères perturbés – on le serait à moins -, on suit leurs réactions, leur colère, leur incompréhension, leurs interrogations, le poids de la culpabilité même si on les sait intrinsèquement innocents.

Je termine par cette phrase de Rachel, j'y pense tout le temps, elle m'obsède : « Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères, des crimes de nos frères et de nos enfants ? Le drame est que nous sommes sur une ligne continue, on ne peut en sortir sans la rompre et disparaître. »

Comme Malrich est un de ces « sauvageons » surveillés de près par le Comm'Dad - comprendre le Commissaire Daddy, un vieux de la vieille qui connaît la cité comme sa poche mais que les Autorités n'écoutent pas -, on en apprend beaucoup sur la vie dans ces zones urbaines délaissées, abandonnées aux griffes des barbus.

Notre vie à nous, c'est la cité, l'ennui, la chape de plomb, les crises entre voisins, la guerre des clans, les opérations commandos des islamistes, les descentes de police, les échauffourées, le va-et-vient des dealers, les brimades des grands frères, les manifs, les rassemblements funèbres. Il y a les fêtes familiales, c'est sympa, mais c'est pour les femmes, les hommes restent en fax de l'immeuble à compter les courant d'air. 

Je ne peux entre plus dans les détails tant cette histoire est riche, intéressante sur bien des points traités honnêtement, captivante malgré les quelques longueurs notées dans le journal de Rachel. Il y aurait tant à dire, à discuter, à réfléchir seul ou à plusieurs.

Je reste aussi avec une question à l'attention de l'auteur : pourquoi n'avoir pas développer plus sur les relations troubles entre les nazis et les autorités algériennes de l'époque de la fin de la guerre ? Par soucis de sécurité vu que Boualem Sansal est déjà dans leurs mauvais papiers avec ses précédents ouvrages, parce que le sujet est encore beaucoup trop brûlant ? J'avoue que cela m'a manqué. J'ai trouvé qu'il manquait ce petit quelque chose pour donner un peu plus d'équilibre à ce roman.
Je n'oublie pas non plus certains passages très poétiques sur la vie simple dans le village, le sens de l'hospitalité des habitants pourtant si démunis, si oubliés de tous.

Ce roman est presque effrayant de justesse et de lucidité. Un auteur à lire assurément.

Dédale

Extrait :

Comm'Dad est chez nous depuis une dizaine d'années. J'ai commencé la cité en même temps que lui, j'arrivais d'Algérie, il débarquait d'une autre banlieue quelque part dans le Nord. Un spécialiste des ZUS. Je ne sais pas s'il a avancé chez nous. A mon avis non, c'est toujours pareil sauf que les petits voyous ont grandi, que les grands ont grossi et que les vieux balafrés jouent les parrains revenus de la guerre. Quand aux autres, les familles, les gens, ils vivent leur vie comme avant, un peu le travail, un peu le chômage, un peu l’hôpital. Les jeunes sont dans le circuit du social ou dans le circuit scolaire, ou entre les deux, le circuit de la galère. Rien à changer depuis dix ans sinon l'arrivée des islamistes, ces derniers temps. Il paraît que c'est à cause de la guerre en Algérie, à Kaboul, là-bas au Moyen-Orient, et je ne sais où. Ils auraient fait de la France une base de repli, une planque tournante. En tout cas, ils nous ont niqué la vie, c'est à cause d'eux qu'on traîne jusqu'à plus soif. Putain de leurs morts, en deux temps trois mouvements, ils ont levé des troupes et pris le pouvoir. Le temps d'ouvrir les yeux, tout était changé, la mode et le reste. Le vie n'a pas tardé. L'économie a délocalisé, les commerces, les bureaux, le petit trafic qui aidait les chômeurs à patienter. C'est leur technique, boucher les horizons, faire du brui à l'est et appauvrir les gens pour les rapprocher du paradis. Des moutons qu'ils pilotent au doigt et à l’œil. Nous en avons été, les copains et moi, Raymou et Momo surtout, un peu parce que nous avons gobé le discours de leur führer, Engagez-vous, vous aurez tout, l'argent et la djina, un peu parce qu'ils nous collaient à la djellaba, on ne pouvait pas montrer le nez sans les voir débouler au pas de gymnastique et nous réciter les dix commandements du kamikaze. Putain de leurs morts, en fait de djina, nous avons fréquenté le commissariat, le tribunal, les stages forcés. Il ne manquait que le bagne. Nous étions marqués pour la vie.

Le village de l'Allemand
Le village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller de Boualem Sansal - Éditions Folio - 305 pages