Boire la tasse s'inscrit dans la tradition de la nouvelle fantastique et l'on retrouve un peu de Dino Buzzati ou Richard Matheson : des situations apparemment banales qui tournent rapidement vers l'extra-ordinaire. Ces revirements peuvent être dus à une intervention extérieure ou même simplement à un changement de point de vue qui donne tout à coup une autre dimension aux événements que l'on croyait comprendre. Ainsi, dans la première nouvelle, L'envers des corps (disponible en intégralité en suivant ce lien), le lecteur pense assister à un banal dîner en ville. Mais au fil des conversations, on comprend que l'action se déroule dans le futur et que toute l'attention des convives est fixé sur la dernière mode en vogue dans les salons. Une mode plutôt effrayante…

Avec cette première nouvelle, Christophe Langlois donne donc le ton : il s'agira ici de surprendre sans cesse le lecteur, de tromper ses attentes et ses déductions. Il y a cet homme persuadé de croiser régulièrement Hitler en Laguna ; une variation très tendre et romantique des habits du Prince (Sensation) ; l'histoire de ce photographe de guerre qui s'apprête à enfin prendre sa retraite (Cou d'œil) ; une histoire de boutons et de laisser pour compte ; un christ version 2.0 (Le bon pasteur) ; une visite touristique qui se transforme en cauchemar ; le père et le fils qui attendent à l'hôpital et lisent ensemble La chanson de Roland (Une coupe sombre) ; ces hommes qui se sont eux mêmes condamnés au grand silence ; ces parents indignés parce que leur jeune fils de 92 ans souhaite se marier (Meilleurs vieux) ; les curiosités du régime alimentaire de son Éminence (Qui l'eût cru ?) ou encore ce temple d'eau perdu au milieu de nulle part qui sert de refuge au voyageurs-lecteurs. Trois nouvelles échappent un peu au schéma des précédents récits et s'apparentent plus à des paraboles : La parole est à la poussière, L'intégralité et Chair d'histoire.

Il n'est bien sûr pas question ici de vous révéler les surprises que réserve ce recueil, et les nouvelles étant courtes, il est impossible de fait de s'étendre plus sur le contenu des intrigues. Ce qui fait l'unité de cet ouvrage c'est, au-delà de la construction formelle, l'écriture de Christophe Langlois. Sobre et élégante, elle est au service de la fiction et réussit à n'être ni trop présente, ni trop banale. Les thématiques choisies restent classiques mais Christophe Langlois parvient malgré tout à proposer pour certaines un regard inédit et parfois déconcertant.

Pourtant, je reste un peu sur ma faim… Si j'ai trouvé l'ensemble agréable, je suis loin de partager l'enthousiasme de la quatrième de couverture ou du jury du Grand Prix de l'Imaginaire. Il m'a manqué une énergie, une force qui permettrait à ces récits de marquer mon esprit de lectrice pour qu'ils m'accompagnent dans le temps. J'aurais aimé boire la tasse à m'en coupler le souffle. Mais j'ai finalement siroté un breuvage séduisant mais éphémère.

Laurence

Extrait de La parole est à la poussière :

Je suis faite pour que l'on me morde.
Admettez-le, on me connaît mal. On me chasse, on me traque. Nul ne sait pourquoi.
Il est vrai que mon corps pluriel et diffus se refuse à la narration. Il préfère l'exclamation poétique, le psaume litanique. La fumeuse prophétie. Car aussi étendue suis-je dans les siècles, aussi absolue est mon essence : je suis indéclinable en chapitres, impossible à filmer, à graduer. Le vers ou l'épitaphe sont mes domaines de prédilection. J'y apprends aux hommes, peu enclins à la retenir, ce que je suis. Aussi vais-je étendre aujourd'hui mon épitaphe.

Boire la tasse
Boire la tasse
de Christophe Langlois - Éditions L'Arbre vengeur  - 205 pages